Celle pour qui rien n'est impur!
R. O.

O, âme pure pour qui tout est pur!
Tu sillonnes le ciel de tes ailes de grande envergure et ne vois nulle part le péché, la face hideuse du péché, la tête d'âne du péché derrière les sourires cajoleurs et enjôleurs.
O, âme pure, pour qui rien n'est impur! tu ne vois que la peine et les errements dans les gestes grotesques et obscènes du carnaval macabre, de ce monde gâté, passé, comme un fruit pourri sur l'arbre. Tu ne vois qu'une souffrance sans fin.

S'il est quelqu'ombre qui se profile de ton déversement de lumière par l'obstacle qui en est cause, tu n'en conçoit nulle irritation et la colère, l'ultime révolte du sang, t'est étrangère. Stupéfiante paix qui règne en ton coeur!
(Comme ta douceur est une suprême torture pour le vice!)

O, âme pure, que ta quiète confiance et la surabondance de ton amour verse un baume sur mon coeur déchiré, ne me refuse point du breuvage de vie que t'accorde l'Origine et la Fin!
Déverse à pleines urnes ton eau fraîche sur mon âme incandescente, enragée de haine et rugissante comme le lion blessé qui cherche à dévorer son ennemi!
Préviens-moi de ce mortel danger où ma propre furie me conduit, sois pour moi comme l'Étoile des mers qui rassérène et guide le marin dans les flots déchaînés.
Car le mensonge et la bassesse et cette méchanceté inavouée, cette lâche hostilité, et cette écoeurante veulerie, la sécheresse de coeur et la petitesse d'esprit ont envahi le monde et toute noblesse a disparu, je ne vois que dégoût, désolation et n'entends que ricanements d'oies sur la terre où je suis né.

Et la trahison m'a surpris tandis que je marchais acharné et abasourdi, courbé sous le poids des siècles, vers la liberté...

O, âme pure, délivre-moi de cette haine féroce de cet acide versé sur mon chagrin!
Qu'il ne me reste en fin de compte rien d'autre que ma peine,
de sorte que je connaisse ce qu'il en coûte
d'être un homme.

La revue improbable N°22, septembre 2002