Jean-Claude Schneider
ENTRETIEN SUR CELAN
Éditions APOGÉE
11 rue du Noyer 35000 Rennes

65 pages, 12 euros
LECTURE
Alain Suied
Poésie

CELAN A PARIS
Le réel et l'inhumain

Traducteur de Trakl, Kleist, Holderlin,secrétaire de la revue ARGILE durant plusieurs années, Jean-Claude Schneider aurait dû être le premier traducteur de PAUL CELAN en France: un projet courait et le poète de "Fugue de la mort" eut de longues discussions à ce sujet avec le jeune écrivain.
Un malentendu eut raison de ce dialogue: le nom d'Yvan Goll fut prononcé, bien innocemment, par le jeune poète - et Celan,qui avait subi les attaques délirantes de la veuve de Goll, refusa de donner suite.
Ce regrettable incident rendit encore plus complexe la diffusion de l'oeuvre de Celan en France, peu à peu récupéré par des "lectures" fort "abstraites" ou "Heideggeriennes" (dans les années 80) - des approches fort éloignées du souci du poète: affronter le réel avec des signes, laisser entendre AUSCHWITZ dans le coeur profond de la KULTUR...
L'ENTRETIEN que propose Schneider est d'abord un dialogue intérieur avec l'aîné disparu, une occasion de proposer une traduction fort intéressante de quelques poèmes de CELAN, une expression lapidaire de ce que le traducteur reconnaît dans cette poésie majeure: le refus de la trop grande "clarté", d'un "sens" trop déterminé...
"Des signes pour des choses jusqu'alors innommées", refus d'une pensée qui "sépare oui et non, passé et futur, ombre et lumière, coeur et cerveau", une "réalité disloquée, détraquée": voilà ce qu'affronte cette poésie, ce que demande cette poésie..
La Kultur a "avoué" sa sauvagerie, sa violence constitutive, a baissé son masque.. Le poème doit "être une hache qui brise la mer gelée en nous" (Kafka - Correspondance), voie vers le monde inconnaissable, vers le Nom imprononçable, même en "cent langues".... "Le concret a envahi l'inconnu de la langue", souligne l'auteur: pour le poète de "L'entretien dans la montagne", la langue humaine a atteint sa limite et il faut franchir cette limite (du sens?) et s'exposer à ce que parler veut dire. Refuser de ne voir que l'anecdotique et investir le mystère indicible du monde. Montrer le vertige. Montrer l'horreur cachée dans le non-dit.
Avec CELAN, "la poésie ne s'impose plus, elle s'expose" - et justement en brisant le "narcissisme" habituellement orchestré par sa pratique.
Face à la disparition et au cri sans fin des espaces in-finis, à la souffrance intime de chacun.


La revue improbable
N°22, septembre 2002