La revue improbable

N°32, septembre 2004

"Dieu avait trop puissamment vécu parmi nous. Nous ne savions plus nous lever et partir. Les étoiles sont mortes dans nos yeux, qui furent souveraines dans son regard"

René Char,
deuxième verset de Pour un Prométhée saxifrage sous-titré En touchant la main éolienne de Hölderlin


Nous sommes heureux de vous présenter un essai de Hakime Mokrane: L'image rompue sur l'oeuvre captivante de René Char.
Poésie virile, de combat, d'effort, de non compromission, traversée d'éclairs subjuguants, au fond une poésie cornélienne du dépassement de soi, elle reprend le flambeau de l'idéalisme rimbaldien, la foi dans la possibilité du langage de changer (voire de vaincre) le monde en l'écrivant....
On peut y percevoir une éthique, une philosophie de l'existence basée sur la tension et l'attention, une validation de l'action et une liberté vis-à-vis de son résultat ("être du bond, pas du festin").
Le style héraclitéen de René Char, la forme oraculaire qu'il emploie souvent, l'apparente à un voyant doublé d'une sorte de maître pour lui-même - et le place dans la filiation directe du Zarathoustra de Nietzsche.
Mais dans cette éthique on peut également déceler la résurgence ou la persistance de la grande tentative-tentation prométhéenne de l'Occident, dont les germes se trouvent certainement dans la philosophie de la Renaissance, se sont multipliés au siècle des Lumières, ont proliféré à la Révolution puis ont muté pendant le romantisme avant de développer leur atroce pouvoir de nuisance dans le totalitarisme.
Il faudrait une étude (il en existe) pour jalonner l'itinéraire de ce que Daniel Rops appelle "la rébellion de l'intelligence" depuis ses origines jusqu'à nous.
Toujours est-il que cette rébellion se présente sous des habits hautement idéalistes, "sublime" ou grotesque selon le regard que l'on y porte, elle s'oppose d'abord à une réalité relative et limitée, qu'elle est amené à déprécier ou à nier, elle se veut une célébration de la volonté humaine capable de s'emparer de l'absolu - absolutiste et donc en cela propice au totalitarisme-, elle finit tout simplement contre ou sans le Créateur Tout-Puissant. Elle aboutit à une divinisation de l'être humain par lui-même
- la philosophie (et la poésie, le Faust de Goethe par exemple) romantique allemande du XIX ème siècle ont donné à l'idéalisme leurs plus éminents représentants: de Hegel à Nietzsche, sans oublier Schopenhauer et Marx! Ils ont constitué les panzers de la pensée et ont déferlé sur la culture judéo-chrétienne.
Au XX ème siècle, Heidegger- qui a rencontré René Char - poursuit l'offensive.
"Le "retour à l'Etre", le rejet de l'étant, n'est-ce pas une fuite devant le réel et une forme de "sublimation" qui incarnent un refus viscéral de l'approche hébraïque du vivant", s'interroge avec perspicacité Alain Suied (dont le dernier recueil de poésie vient de paraïtre chez Arfuyen, cf la lecture de R.O. L'Eveillée) dans le texte Heidegger: la part maudite.
La dette non reconnue et Celan trahi approfondissent la critique de la pensée heideggerienne; autre texte proposé dans ce numéro De la Renaissance aux lumières évoque le paganisme totalitaire.
Pour revenir à René Char, il nous semble que sa pensée porte les traces d'une forme de jansénisme, d'un rigorisme et d'une crispation désespérée qui sont le pendant inévitable de l'idéalisme: la poursuite de l'inaccessible contient en creux le dégoût et l'acédie, au fond une haine du monde, maux connus depuis fort longtemps dans les monastères.
Si l'idéalisme sous son aspect actif a révélé quel monstrueux potentiel il contenait au travers des Révolutions, on peut se demander si une grande partie du mal moderne ne provient pas du même idéalisme mais en creux, en négatif, en morbide. N'est-il pas la base de la dépression moderne?
Pour aller au fond des choses, l'idéalisme n'est-il pas un refus de la condition humaine, de l'imperfection des sociétés et des individus?
Dans la Genèse le serpent suggère à Eve de saisir et de manger le fruit de l'arbre de connaissance afin de "devenir comme des dieux".
Ainsi l'idéalisme trompé, comme Adam et Eve se retrouvant dans l'affliction, conduit au malheur bien réel, à une amertume bien concrète, au dégoût.
Mais la poésie peut-elle exprimer une dépréciation du monde? Peut-elle tourner en vinaigre? Peut-elle dire l'échec de son idéalisation?
Rimbaud, au terme de sa brève aventure poétique s'est tu, son alchimie du verbe est un échec, voilà la conclusion qui s'impose! Simplement: le poème n'est pas une issue pour l'idéalisme! Il lui restait le Harrar...
René Char acclame Rimbaud pour avoir abandonné les "pisse-lyres", mais n'est-ce pas une manière de refuser l'échec de l'essai rimbaldien?
Quant à lui, héros de la Résistance, il ne s'avoue pas vaincu, tout en ayant parfaitement conscience de la possibilité de sombrer dans l'amertume, il la refuse, il lutte et ce refus de capituler reste admirable; il continue à écrire.
Sa confiance dans la possibilité de trouver un accès au monde demeure le meilleur de sa tentative.
Il vise alors une ascèse d'écriture, une purification du moi.
Mais où conduit-elle?
Cette élévation: vers où?
Ne débouche-t-elle pas finalement que sur elle-même et ne devient-elle pas une glorification de l'effort en lui-même, une qu'affirmation hardie de soi et de son destin. (Au fond un vitalisme et une crispation de la volonté)?
"C'est bien assez!" diront les uns, "et c'est là toute la dignité dont nous sommes capables".
Peut-être, mais c'est assez uniquement pour un un monde qui ne voit plus le Créateur, ni le Rédempteur, un monde qui se ronge les sangs dans la solitude et l'angoisse et qui se retourne vers l'héroïsme antique, la grandeur stoïcienne comme vers l'ultime attitude à adopter. Et c'est à nouveau un idéalisme trompeur, et à nouveau c'est la dépréciation qui guette et la dépression!
Et ce qui ne guette plus c'est que "Les étoiles sont mortes dans nos yeux".
Pourtant il suffit de regarder les yeux des enfant pour y voir toutes les étoiles du cosmos et la Vérité a dit "le royaume des cieux est à ceux qui sont comme eux".

"Si la fonction du poète - son projet poétique - est bien de lier ce qui est désuni, d'assembler des éléments disparates, de dépasser la contradiction sujet/objet, monde profond/monde extérieur, son écriture vise à réconcilier dans un moment privilégié l'être et le monde." écrit Hakime Mokrane
Mais alors, comment chez René Char le poème peut-il offrir un accès au monde?
Par "L'image rompue" répond l'essai qui nous occupe dans ce numéro. Il a le mérite de souligner la valeur de l'image métaphysique -spatiale et temporelle - dans la tentative de René Char. S'y trouve également le mérite - quoique ce ne soit peut-être point là l' intention de l'auteur - d'en laisser apercevoir les limites.

Hakime Mokrane
Après des études de philosophie et un Diplôme d'Etude Approfondie transdisciplinaire intitulé "Création, Langages, Cultures", il a préparé un doctorat de Poétique et Littérature à l'Université de Savoie.
Ses travaux portent essentiellement sur les processus de la création et l'imaginaire contemporain. Actuellement Chargé de cours à l'Université de Savoie, Professeur de Lettres et Directeur d'un Institut des Métiers de la Santé et de l'Accompagnement, Hakime Mokrane a publié des études dans : Aujourd'hui poème, Les Cahiers de Poésie, Remue-Méninges,Cahiers de Poèmes.
L'image rompue
L'écriture poétique de Char sous le signe de la rupture.
"C'est dans cette grâce éphémère [l'éclosion multiple de l'image arrêtée et retenue] que le poète trouve "la compensation de sa disgrâce" , par substitution régénératrice"
Ce travail s'inscrit dans le prolongement de travaux universitaires en Savoie.

Vanessa Duval-Gagné
Je suis femme
Pour toi
Hier
Qu'aimes-tu en mes yeux ?

Les Murray
Le sens de l'existence (tr. A.S.)
Les Murray est né en 1938 à Nabiac, Australie Il est tenu pour l'un des plus grands poètes contemporains dans son pays.

Mark Rothko
Lourd, cette nuit... (tr. A.S.)

Edwin Muir
Le pont de l'effroi (tr. A.S.)

Neil Thomas
Terre

Sylvie Freytag
Fragments

Alain Suied
Poésie
Blake et le livre (III ème et dernière partie)
"Le "choix" de Blake est alors surprenant: il va vers Job et se détourne de la "sublimation" Dantesque. Il choisit le "Livre", l'humain et non le mythologique qui avait nourri ses tableaux et ses grands poèmes.
Il a compris que "L'enfer", c'est notre vie et que la Bible est notre expérience universelle et quotidienne de l'Absolu.
"
Après Blake et Dante (publié aux Editions de l'Improbable), Alain Suied poursuit l'exploration, par la confrontation, de l'oeuvre déconcertante et grandiose du voyant anglais. Les chapitre précedent ont été publié dans la revue N°30 et 31.
A NOTER: Le mariage du ciel et de l'enfer, de Blake, traduit par Alain Suied paraît chez Arfuyen ( Les chants de l'innocence et de l'expérience sont également disponibles)

Philosophie
Heidegger:
La part maudite
"L'une des motivations les plus urgentes de l'idéologie Heideggerienne, n'est-ce pas de nier LA PART JUIVE de la Culture occidentale? "
La dette non reconnue
"Heidegger a repris la pensée de l'Etre et du temps au "Dieu de la Bible" - a volé l'intuition Biblique et l'a instillé dans sa philosophie... "
Celan trahi!
"Celan a évoqué avec ses amis du Cercle Celan de JERUSALEM cette rencontre; il n'entretenait aucune illusion à ce sujet! Il avait rencontré l'antisémite allemand de base!"

Nouvelle (Science fiction)
Mémoires parallèles
"Vous n'avez aucune difficulté à le deviner: les mémoires parallèles s'additionnent, se multiplient mais ne se divisent pas! Vous vous retrouvez entre deux miroirs qui ne réflecliissent pas votre image mais des images d'inconnus!"

Notre temps
De la renaissance aux lumières, le paganisme totalitaire
"Révolutionnaires et Islamistes rêvent de liquider l'Occident."
Iran et Arabie-Saoudite: les prochaines questions
"M. VEDRINE ET M. VILLEPIN N'AIMENT PAS "L'HYPER-PUISSANCE" - la génération 68 n'en a pas fini avec son OEDIPE...mais les USA et ISRAEL sont engagés dans un combat d'une autre nature."

Lectures
Marie de la trinité
"Au coeur de l'angoisse, au tréfonds du malheur (Marie cite Job) face aux ténèbres de l'âme ou à la levée du Mal absolu, ces femmes si éloignées en apparence se rejoignent dans le même courage: aller au bout de soi pour rencontrer l'Autre absolu!"

L'irreprésentable
Biographie d'Adorno par S. Müller-Doohm
"Adomo meurt le 6 août 1969. Son oeuvre est une arme contre toutes les dérives dites "révolutionnaires", un dévoilement des ressources les plus profondes de la musique contemporaine, un permanent allié dans notre lutte contre l'injustice et ce qu'il appelait notre "vie mutilée". "

Richard Ober
lecture
L'Eveillée
, d'Alain Suied (éditions Arfueyn)
"Dès lors le poète entend la même injonction qu'a reçue Abraham:
"Va, pars à la découverte de toi-même"
et le recueil devient un face-à-face, devant les siens, devant soi et devant Dieu."

R. O.


 

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La revue improbable
N°32, septembre 2004