Blake et le livre (III)
(cf chapitre I , chapitre II)
Alain Suied

Blake, à la fin de sa vie, illustre Dante et le Livre de Job. Mais loin de montrer une "Bible de l'Enfer" ou de fêter un Paradis sans fin, il semble - contre toute attente - refuser le monde et les idées de Dante et chercher à dire, à montrer la Force en jeu dans le "Livre". A dire, à montrer l'Un.
De chute en chute, de gouffre en gouffre, de refus en refus, de détresse en détresse, Job a l'intuition que Dieu l'aime non pas malgré les souffrances (diaboliques) qu'il subit - mais à cause de ces souffrances mêmes: elles indiquent que Dieu a confiance en la capacité de Job de les affronter sans Le trahir!
Blake qui tentera d'écrire un "Evangile éternel", semble vibrer d'une intuition exactement opposée: l'homme serait à l'image de Dieu, tout aussi respectable, tout autant voué au sublime, à la Fusion parfaite (narcissique et maternelle?)


Satan Smiting Job with Boils, 1826, watercolor,
Tate Gallery, London.

Seulement le Temps a fait son oeuvre et Blake - certes - défend ce point de vue, christianise l'Ancien Testament... mais il a pris conscience de la rareté extrême des "élus", des êtres conscients de la Force Divine - qui peuvent prétendre à une liberté vraie, à la per-fection, à l'Idéal. A la messiannité du projet humain.
Non-juif, Blake voit dans le Christ le "fils", la projection idéale du Divin, de la Mère étemelle. Mais il rencontre Job et fait face à l'inquiétante étrangeté d'une autre identité : l'exil de soi, la plongée dans le Tout-Autre, la souffrance absolue d'exister marquent plus sûrement l'être l'humain que l'idéalisation paradisiaque de la figure christique.


Job, family, friends, and flocks restored

Il fait face à ce paradoxe: le juif Jésus affronta l'oppression Romaine et connut la mort pour trouver le chemin du pré-natal, le retour au sein (maternel).
Job trouve le Mal et traverse l'indicible mais pour avancer vers l'achèvement de son destin particulier, de son temps humain, de sa vie sans espoir - en toutes circonstances - d'accomplissement Paradisiaque.
Le "choix" de Blake est alors surprenant: il va vers Job et se détourne de la "sublimation" Dantesque. Il choisit le "Livre", l'humain et non le mythologique qui avait nourri ses tableaux et ses grands poèmes.
Il a compris que "L'enfer", c'est notre vie et que la Bible est notre expérience universelle et quotidienne de l'Absolu.
C'est l'absence du Paradis (du Phallus) qui en est la trace ou l'espoir.
Job n'a pas dit "le nom du Père".
Blake n'écrira pas la "Bible de l'Enfer".

La revue improbable
N°32, septembre 2004