Alain Suied
L'Éveillée
Editions Arfuyen
130 P., 13.5 euros
Nous invitons les lecteurs à lire, dans la parie Poésie, les oeuvres d'Alain Suied que nous avons eu l'honneur d'accueillir dans la Revue improbable.

LECTURE
Richard Ober

Naître à nouveau: révélation et face-à-face

Le recueil d'Alain Suied, l'Éveillée, apparaît d'emblée comme très élaboré: trois panneaux y constituent un triptyque sur la condition humaine, un tableau représentant le visage de notre humanité.
Le sentiment d'une construction recherchée et d'une cohérence voulue s'impose au fur et à mesure des lectures: L'Eveillée décrit un voyage.

Et pourtant ce recueil n'est pas le produit d'un calcul!
L'auteur veut bien le confier, avec étonnement: sous sa forme définitive, il a été proposé par Gérard Pfister, le directeur d'Arfuyen C'est là preuve d'une attention aigüe et d'un grand talent d'éditeur que d'avoir perçu l'unité profonde de ces trois textes: L'Eveillée, Le Nom de Jacob et L'inadvertance.

Quelle est donc l'exploration que relate et dépeint L'Eveillée?
La plus importante de toutes, celle qui conditionne tout, celle de soi-même. La perte d'un être cher entre tous est le point inaugural, le point d'interrogation, l'aiguillon du départ. De cette disparition va surgir un visage, transfiguré par la mort.
Dès lors le poète entend la même injonction qu'a reçue Abraham: "Va, pars à la découverte de toi-même" et le recueil devient un face-à-face, devant les siens, devant soi et devant Dieu.
Mais avec la Puissance divine, avant le face-à-face, il y a un corps-à-corps. C'est pourquoi le lieu de la lutte avec l'ange est nommé par Jacob: Penïel,
c'est-à-dire Face-de-Dieu car "J'ai vu Dieu face-à-face et ma vie a été sauve". (Gn, 32.30)

Pourquoi ce triptyque pourrait-il être dit "de la condition humaine"?
Puisqu'il s'agit non d'une exposition métaphysique seulement abstraite sur nos limites, mais d'une périgrination qui commence en famille, près de la mère disparue.
Eh! n'est-ce pas là, dans la famille, que tout commence? Ne sommes-nous pas, d'abord, des fils et des filles - issus d'un père et d'une mère ?
Que l'affaire humaine soit bel et bien une une affaire de famille - d'individus et de couple, d'amour et de déchirement, d'engendrement et d'éloignement, de séparation et de retrouvailles - nous l'avons lu dans les Saintes Ecritures. Dieu après avoir créé et donné ne se lasse pas, comme un père plein de sollicitude, par tous les moyens de chercher le contact avec ses enfants, nous les humains!
Depuis Adam et Eve, oui, nous voyons bien dans la Bible comment de la perte au salut, tout se passe en famille - et c'est là que se transmet "de génération en génération" et le malheur et l'amour et l'espérance.
(Dans une famille, dans la Sainte Famille, Dieu a fait le grand bond vers nous, il a revêtu notre condition.)

*

Le premier panneau de l'Eveillée est une prière pour la défunte, un Kaddish.
Deuil, douleur, et révélation.
Est ici éprouvée la terrible et obligatoire séparation des vivants, qui tous tombent sous le coup de la loi inflexible: il faut mourir.
Ce panneau, dont le titre a été donné au livre L'Eveillée, n'était pas destiné à la publication. C'était un recueil privé, un recueil de famille, la découverte que le deuil n'est pas simplement absence mais bien plus: révélation:
"Dans le feu de forge
de ton coeur d'étoile
nous avons trouvé la vie"

Initial et intiatique, je parle de panneau, ce pourrait être une porte, un vantail, où celle qui a donné le jour lève le voile ("le rideau s'est ouvert") tombé sur les yeux des vivants (on pense au collyre de l'ange dans le livre de Tobit).
La prière ne s'adresse pas à la morte mais à la vivante, à celle qui dans la mort reste et redevient mère:
"Nous sommes nés de toi.
pour que tu renaisses en nous"

Le Nom de Jacob dépeint la lutte contre l'ange, le panneau des pères - des ombres tutélaires - qui succède à celui de la mère se trouve au centre du recueil. La lutte contre l'ange, ce qui peut s'entendre comme "près de", "avec" ou "vis-à-vis", c'est la lutte avec la puissance divine, la rencontre avec ce qui nous transcende absolument, avec ce qui nous dépasse absolument et qui pourtant vient à notre rencontre, au gué - à un passage, comme pour rappeller le passage de la mer des roseaux.
Chaque homme adulte se retrouve un jour au gué du Yabboq, et la rencontre qu'il y fait déterminera le sens de sa vie, le sens et la naissance (qui sera le passage).
Le coeur du recueil relate cette terrible rencontre ("Quelle force est venue à ta rencontre?") qui ne peut tout d'abord qu'être une lutte avec la puissance divine, et en effet comment un homme de chair, limité en tout soutiendrait-il le contact avec Celui qui nous dépasse infiniment?
Les limites de notre perception, dans l'espace et le temps, sont un aspect essentiel de notre condition, il ne faut pas croire que ce soit là notre malheur, la règle et le sablier symbolisent notre appartenance à la Création, "nommer" les êtres n'était-il pas notre mission génésiaque? Et le langage est nécessairement relatif, dans l'espace et le temps.
Plusieurs pièces dans Le nom de Jacob s'inscriront peut-être dans les anthologies qui seront consacrées à la blessure de l'infini (on y comptera sans nul doute Le pont de l'effroi d'Edwin Muir), si l'on peut appeller ainsi la rencontre du Yabboq. Abolir, par exemple, une pièce bouleversantes, un des ces "témoiganges de notre dignité" qui transpercent le ciel, ou en trois volets est reprise l'incantation:
"Dans la tornade sous le vent
dans la spirale, sous le joug
de ta mort, j'ai tendu les bras
vers toi".

Le troisième panneau L'Inadvertance, est celui de la découverte, il dit le basculement subreptice, qui nous fait entrevoir une part de vérité, il est celui de la connaissance et de la nouvelle naissance.
La question sous-jacente du mystérieux interlocuteurs ("qui parle, qui appelle?") celui qui dit "tu" est: "Qu'as-tu rapporté de cette plongée en toi, qu'as-tu ramené, que connais-tu de toi?"
Et ce que le poète rapporte, c'est la vision de son passage à travers les générations - des ombres souffrantes qui continuent à vivre en nous - du passage des générations en lui:
"Cela revient, de génération en génération"
La souffrance qui se tansmet, le malheur des morts qui persiste, souvent de façon inconsciente, chez les vivants mais également la force de vie qui réside chez les "ombres tutélaires" - la grande solidarité de chacun avec tous, avec les morts et les vivants, pour le meilleur et pour le pire, c'est cela qui est découvert.
C'est cela qui revient.

Au bout du bout - après le voyage dans les ténèbres du passé individuel et collectif, dans une région aux confins de la mémoire, de la conscience, de l'imagination, "de l'autre côté" - non plus "rien" (comme au centre du panneau, quand l'abasourdissement de la souffrance, celle de Job, laisse anéanti et privé de perceptions) mais " au fond oublié" se trouve "L'étincelle oubliée", "l'aurore de la parole vraie", , "l'inadvertance de la lumière".
"Le soleil se levait quand il passa Penouël" (Gn 32.32)

*

L'Eveillée, qui commence dans la douleur, finit dans la joie et l'espoir - le voyage à travers les affres de l'existence n'aboutit à un quelconque nihilisme paresseux mais, grande surprise, à la joie!
La joie d'une naissance, "la première aurore", la bonne nouvelle d'une naissance!

Une leçon, c'est-à-dire un partage de la connaissance, est contenu dans ces vers. Confronté à la grande épreuve de la condition humaine, on trouve un auteur qui ne tergiverse pas, ne cache pas, ne fuit pas (ce furent les attitudes d'Adam, après la faute, se cacher et se défausser) mais souffre, affronte, accepte et in fine voit "la lumière de l'aurore" poindre!
Dans l'Eveillée l'interrogation métaphysique - "Qui es-tu, d'où viens-tu, où vas-tu" cette question qui parcourt l'oeuvre d'Alain Suied depuis ses premiers livres - a trouvé une réponse.
Elle a un visage -humain, et c'est dans le face-à-face que se perçoit la miséricorde divine .

*

Il n'échappera à personne que cette oeuvre aussi particulière, aussi inscrite dans l'identité juive - depuis la mère jusqu'à l'imprégnation biblique, jusqu'au dialogue avec les pères, du matrimoine au patrimoine - résout la quadrature du cercle contemporain (la tension entre le particulier et l'universel) puisque chaque homme peut s'y retrouver, chacun peut y lire l'aventure de sa propre existence.
Oui, de même que dans l'histoire des Hébreux chacun peut lire sa propre histoire, depuis l'esclavage jusqu'à la libération!
Il est bienvenu, à l'heure où la haine antisémite s'exprime avec une telle violence et parfois avec la complaisance des medias, de rappeller à quel point la vocation particulière du peuple juif est une vocation universelle, une bénédiction pour tous.
Nul, et surtout pas ceux qui se disent chrétiens, ne devrait oublier que l'Alliance que Dieu a conclue avec le peuple d'Israël est irrévocable - l'Alliance nouvelle du Christ ne l'abolit pas! - c'est par elle que toute les nations ont été bénies.


La revue improbable
N°32, septembre 2004