Marie de la Trinité
Stefan Müller-Doohm
Adorno
traduit de l'allemand
par Bernard Lortholary
Gallimard
630 P., 32,5 euros

LECTURE
Alain Suied

L'irreprésentable

 

LA BIOGRAPHIE d'ADORNO traduite ici est une oeuvre marquante et fidèle, un de oes livres qui peuvent vous accompagner longtemps. Après les ouvrages de M. Jay consacrés à "l'école de Francfort", le "classique" de Gershom Scholem consacré à Walter Benjamin (Presses pocket) et les hommages de J. Habermas, il manquait un ouvrage qui nous restitue la figure du "fédérateur" de l'école... Philosophe, sociologue, critique de la Raison, génial théoricien de l'Esthétique, Adomo, juif à moitié Corse, fascine pr l'ampleur de son oeuvre et par l'évident et permanent refus de toute compromission!
Réfugié aux U.S.A. dès 1937 (il a a compris l'Horreur dès 33) grâce à Max Horkheimer, il ne se plie pas aux "règles" de la société "libérale".
Certains critiques de cette biographie en ont profité pour faire de ce génie protéiforme une "icône marxiste" - quelle réduction! quelle petitesse idéologique!
Adorno est face à l'irreprésentable. Comme son ami et modèle Benjamin, il cherche à incamer en termes contemporains une modernité "mutilée" par les conditions de vie et le "progrès", par la politique aliénante - mais surtout en conservant une pensée de cet "innommable" (Beckett), de cette dimension inaccessible qui fut au coeur de l'intuition hébraïque dès la "GENESE".
Adomo est en quête - dans toute son oeuvre de la "teneur de la vérité"!
Stefan Müller-Doohm évoque les relations d'Adorno avec Thomas Mann, avec Alban Berg, avec les membres de "l'école", sa passion pour l'oeuvre de Kafka, de Celan, de Holderlin...
Et raconte avec émotion le grand amour d'Adomo et de Grete - un mariage d'aujourd'hui, sans illusion, amoureux et libre.
L'auteur de "Minima Moralia" (Petite bibliothèque Payot) et de "Dialectique négative" et de "Théorie Esthétique" choisit de retourner en Allemagne après le Nazisme!
Les ultimes chapitres du livre sont douloureux: après mai 68, le professeur génial est pris à partie par des groupes d'étudiants pseudo-révolutionnaires. Le critique absolu de la Bourgeoisie est traité de....bourgeois! Ecoeuré, surmené, obsédé par la rédaction de son "Esthétique", Adomo doit débattre et contre-atlaquer... Cette dernière lutte va conduire à l'épuisement et à la mort au seuil de son 70ème anniversaire.
Grete produira une édition posthume de son "Esthétique" et choisira le suicide.
Adomo meurt le 6 août 1969. Son oeuvre est une arme contre toutes les dérives dites "révolutionnaires", un dévoilement des ressources les plus profondes de la musique contemporaine, un permanent allié dans notre lutte contre l'injustice et ce qu'il appelait notre "vie mutilée". La modernité, même.


La revue improbable
N°32, septembre 2004